Laura Waddington: La Vidéaste de l’errance

Par Pascal Mieszala

Imaginez une jeune réalisatrice seule pendant six semaines, à bord d’un navire porte-conteneurs au milieu d’un groupe de marins de toutes nationalités, en route pour le Moyen-Orient. Imaginez cette même réalisatrice qui, pendant sept mois, a passé des nuites entières, tapie dans les bois, au milieu des réfugies irakiens et afghans, avides de quitter le centre d’hébergement de réfugies des Sangatte pour tenter de rejoindre l’Angleterre. CARGO et Border sont les résultats de ces expériences humaines et artistiques. Car l’art de Laura Waddington ne consiste pas simplement à témoigner de la réalité. Qu’elle scrute les ténèbres (vous n’étés pas prêts d’oublier les envoûtantes images nocturnes de Border) ou qu’elle se pose sur des visages d’hommes : a la dérive : ( les marins  de CARGO semblent sortir tout droit d’un roman, sentiment renforce par le style de la voix-off) sa caméra vidéo nous transporte dans une dimension où le temps n’a plus d’emprise. Une expérience sensorielle durant laquelle nous devenons des marins sans port ou des réfugiés de la nuit. Des fantômes errant à la surface de notre Terre. Qu’elle soit a mi-chemin entre la réalité et fiction (avec CARGO) ou en prise directe avec le destin des réfugiés (Border), la réalisatrice témoigne à sa façon, de destins qui n’ont pas droit de citer. Venez découvir ses films et échangez avec elle: son cinéma est le reflet d’une grande âme.”

PASCAL MIESZALA : Durant vos tournages, j'imagine que vous n'avez pas de "scénario" précis. Dans quel état d'esprit êtes-vous alors? Qu'est-ce qui guide votre œil?


LAURA WADDINGTON : Lorsque je commence une vidéo, je ne sais jamais exactement où je vais. Il y a quelques images dans ma tête, peut-être une histoire que j’ai entendu, un visage ou une conversation. Pendant le tournage et la période qui le précède, j’essaie d’être aussi ouvert et disponible que possible et de laisser la place aux accidents et aux gens que je rencontre. Par exemple avant de faire Border, je suis partie en Kurdistan en bus et en train. À un moment, je me suis trouvée à voyager avec des trafiquants. La mémoire de ce bus avec un faux plancher qui traversait les champs de Bulgarie et la Roumanie au milieu de la nuit est restée avec moi et c’est  une des raisons pour laquelle je suis allée a Sangatte. Je travaille lentement. Avant que je ne filme une personne ou un lieu, il arrive souvent que des semaines passent, il faut qu’il y ait une sorte de confiance entre nous, une amitié. Puis je commence à tourner avec une petite caméra vidéo, utilisée par des touristes. Je ne réfléchis pas à ce que je filme, allant seulement avec les gens et mon instinct. Par exemple, les réfugies qui m’ont invité à les accompagner dans les champs autour de Sangatte m’ont demandé de les filmer sans montrer leurs visages. Il fallait bouger vite et surtout ne pas attirer l’attention de la police.

PM : La musique de Simon Fisher-Turner a un rôle important. Quelles émotions désirez-vous qu'elle traduise?

LW : J’avais connu la musique de Simon Fisher Turner quand j’étais adolescente. Il a réalisé les bandes sonores des films de Derek Jarman, tels que Carvaggio, The Garden et Blue qui m’ont beaucoup inspiré. Simon a une façon de travailler dont je me sens proche; il travaille souvent chez lui, mélangeant de vieux équipements comme le REVOX, avec des nouvelles technologies. Pour Border, je voulais qu’il fasse quelque chose entre le son et la musique, qui fonctionnerait comme une espèce de nuage sous l’image. J’ai voulu que cette musique soit presque ennuyeuse, une sorte de cercle répétitif qui traduirait la façon répétitive avec laquelle les réfugies sortaient chaque soir dans les champs pour être rattrapés et ramenés quelques heures plus tard par la police. Un jour, avant même de voir les images que j’ai tournées à Sangatte, Simon m’a envoyé un CD d'essai. Là dedans il y avait une boucle d’un morceau de quelques secondes. J’ai téléphoné à Simon et je lui ai dit que je voulais utiliser cette boucle à travers tout le film. Il était d’accord pour le faire. Je crois que peu de musiciens auraient été prêts à prendre le risque de faire une chose aussi simple.
 
PM :  Est-ce durant le montage que vous trouvez le sens de vos films?


LW : Je reviens avec des dizaines d’heures de conversations et d’images. Puis souvent je réduis juste à une idée. Par exemple, avec CARGO, les marins me parlaient sans cesse de comment ils avaient l’impression de tourner en rond, de voyager constamment sans  rien voir. Dans la salle de montage c’est cette image qui restait dans ma tête. Plutôt que de faire un documentaire normal, j’ai décidé de montrer le voyage comme un rêve. J’ai voulu communiquer la sensation que je partageais avec les marins de regarder le monde à travers un hublot, sans pouvoir comprendre ni participer.

Avec Border, ce qui m’a frappé à Sangatte, était le fait que chaque soir des centaines de réfugies couraient comme des animaux dans les champs chassés par la police, alors qu’à 5 minutes de là les gens regardaient la télévision  tranquillement chez eux. J’ai décidé de me concentrer exclusivement  sur cet aspect. J’ai voulu parler de deux mondes qui co-existaient dans un même espace, de ces hommes et des femmes qui traversaient le paysage Français comme des fantômes dans la nuit.

Pascal Mieszala, “Laura Waddington: La Vidéaste de l’errance” Plan Rapproché 100, APCVL, France, December 2005