La Frontière à Deux Vitesses

Par Filippo Del Lucchese

JURA GENTIUM : À l’instar d’Hannah Arendt qui parle de « condition humaine », votre travail pousse à la réflexion sur la « condition immigrée ». Pour quelles raisons avez-vous décidé d’aborder ce sujet et d’entreprendre un tel projet ?

LAURA WADDINGTON : Je pense qu’il y a des nombreuses raisons. J’ai vécu illégalement aux Etats-Unis pendant sept ans. Je vivais très bien, mais j’y ai rencontré des gens qui avaient des mauvaises conditions de vie. Je connaissais des jeunes Mexicains. Ils travaillaient dans des restaurants et vivaient à dix ou vingt dans une chambre. Ils racontaient des histoires incroyables de comment ils sont arrivés en Amérique, passant la frontière, littéralement en nageant et en marchant. Un jour, on m’a arrêtée à la frontière canadienne et placée dans une cellule d’immigration. J’avais peur, il me semblait que tout pouvait arriver là-bas. Je suis partie avec l’impression que les personnes vivant sans papiers ont perdue tout droit humain dans notre société. Lorsque je suis retournée en Europe, le continent était lui aussi devenu une destination de prédilection pour les réfugiés. J’ai vu beaucoup de racisme, les gens se faisaient arrêter et sortir de trains, etc. Je voulais vraiment parler de cette situation. En 2001, j’ai voyagé dans les Balkans et au Kurdistan où j’ai rencontré des gens qui tentaient de se rendre vers l’Europe. Le voyage qu’ils avaient entrepris, à partir d’Irak ou d’Afghanistan, me fascinait. J’ai suivi une partie de leur chemin, mais, au final, je me suis rendu compte que c’était Sangatte qui m’intéressait, le fait que cette situation incroyable se passait en France, à seulement une heure et demie de Paris où je vivais.

Il ressort un contraste fort dans le film entre d’une part les voyageurs et les biens traversant très vite la Manche, entre la France et la Grande-Bretagne, dans des trains atteignant une vitesse comparable à celle de la mondialisation, et d’autre part, les personnes essayant de s’agripper à ces trains, espérant ainsi pouvoir passer la frontière, emportés à la même vitesse. Cette situation semble décrire deux mondialisations, à la fois diamétralement opposées et très proches.


LW : En effet. Ce contraste n’a cessé de me frapper, cette collision entre deux mondes en un même espace. Les réfugiés se mouvaient à travers le paysage presque comme des fantômes et je me suis efforcée de les présenter comme tels. Il m’était très difficile de comprendre la coexistence de ces deux réalités. Le camp n’était qu’à une heure et demie de Paris. Chaque nuit, des centaines d’hommes couraient à travers les champs, risquant leur vie pour attraper les trains, poursuivis par la police, tels des animaux. À quelques minutes de là, des gens regardaient la télévision dans leurs maisons. Le film montre beaucoup de phares de voitures. Pour les réfugiés dont j’ai fait la connaissance, ces phares représentaient le peuple français, avec lequel ils avaient très peu ou pas de contact. Je n’ai jamais vu un seul Français marcher le long de ces routes. Il existe un contraste brutal entre les réfugiés qui marchent continuellement et les phares des voitures qui les dépassent sans cesse.

Quelle partie du tournage à Sangatte vous a semblé la plus difficile ?


LW : A des moments, c’était difficile à cause de la présence de la police. La plupart des journalistes étaient en quelque sort des journalistes « accrédités ». Ils étaient des journalistes officiels. Ils travaillaient surtout en équipe, avec une autorisation de la Croix-Rouge qui était elle-même sous les auspices du gouvernement français. J’avais décidé de ne pas passer par la Croix-Rouge mais de rester plutôt sur les routes et dans les champs. Il survenait parfois d’étranges incidents. Je me souviens d’une nuit pendant laquelle plusieurs soldats armés des mitrailleuses m’ont encerclée et m’ont affirme qu’il était trop risqué de continuer. Ils m’ont avertie qu’il pouvait m’arriver quelque chose et que les réfugiés étaient dangereux. Cependant, non seulement les réfugiés n’étaient nullement dangereux mais le seul danger que je percevais était les mitrailleuses.

La violence de la part de la police n’apparaît pas souvent sur nos écrans de télévision. Comment avez-vous fait pour filmer la répression et la violence sans conséquences ?


LW : En France, la loi interdit de filmer une intervention de police si les visages des policiers sont reconnaissables. Il était essentiel d’agir rapidement et d’être prévoyant. Je faisais toujours des copies des séquences que j’avais filmées ; cachant une copie et envoyant le reste ailleurs. Lorsque la police venait me dire qu’il était interdit de filmer ou que j’avais filmé illégalement, j’insistais sur le fait que, selon la loi, ils n’avaient aucun droit de m’en empêcher. Étant donné qu’ils obéissaient à des ordres, si je me montrais convaincante, ils s’embrouillaient, ne sachant plus quoi faire. J’essayais de détourner leur attention et de trouver un moyen de partir pendant qu’ils se demandaient ce qu’ils devaient faire. D’autres pressions avaient lieu, mais j’étais déterminée à garder mes cassettes et à continuer le film. Il était important pour moi de laisser une trace, même petit, du peu dont j’avais été témoin car j’avais le sentiment que les autorités françaises et anglaises ne voulaient pas que les gens comprennent vraiment ce qui s’est passe à Sangatte. Le 24 décembre 2002, le camp était démoli. Quand je suis revenue deux jours plus tard, il n’en restait aucune trace. Ils n’ont laisse aucun souvenir, pas même un panneau ou une statue.

Vous évoquez le fait que la plupart des gens venaient d’Afghanistan ou d’Irak et tentaient d’échapper aux guerres et à la pauvreté. Pensez-vous que la situation aurait été différente s’ils n’avaient rien eu à fuir, s’ils avaient juste voulu trouver une nouvelle vie pour eux et leur famille ?

LW : Il y avait beaucoup de gens dans le camp originaires du Kurdistan irakien dont le gouvernement était considéré relativement raisonnable à l’époque. Une bonne partie de ces gens étaient venus pour des raisons économiques. Ils ne fuyaient pas la guerre. Je n’ai pas parlé de cet aspect dans le film car je pensais quiconque avait effectué un voyage si pénible, laissant derrière lui famille et amis, et voyageant souvent pendant deux ou trois ans dans des conditions effroyables, devait avoir une raison. Je pensais n’avoir aucun droit de les juger. Cependant, le plus du temps que je passais à Sangatte, le plus je réalisais combien peu je comprenais à la situation. C’était extrêmement compliqué. J’y étais après l’onze septembre 2001. Parmi les hommes qui arrivaient dans le camp il y avaient non seulement des Afghans qui avaient fui les talibans, en route depuis des années, mais aussi des talibans, fuyant eux-mêmes les Américains. J’étais confronté à des tas de contradictions et versions différentes. Je me souviens qu’en 2002, j’ai aussi rencontré des personnes du Kurdistan irakien qui étaient très inquiets. Ils parlaient de la présence d’Al Ansar dans les montagnes autour de Halabja et craignaient que l’Irak se trouve bientôt au centre d’une guerre dévastatrice. Plus tard, Sangatte m’est apparu comme un miroir du monde auquel nous avions choisi de tourner le dos.

Pourquoi ces gens voulaient-ils tant rejoindre la Grande-Bretagne au lieu de rester en France ou dans un autre pays européen ?

LW : À l’origine, ils n’avaient pas tous l’intention de rejoindre la Grande-Bretagne. Certains avaient été continuellement ballottés d’un pays à l’autre en Europe et la Grande-Bretagne était leur dernier espoir. Les passeurs encourageaient tout le monde à rêver d’Angleterre car ils pouvaient imposer des prix très élevés pour les y emmener. Les raisons étaient également  d’ordre culturel et social. Un grand nombre d’Irakiens et d’Afghans avaient de la famille ou des amis vivant au Royaume-Uni et ils parlaient anglais, non pas français. Ils étaient dès lors conscients qu’il leur serait plus facile de trouver un emploi là-bas, qu’ils seraient mieux rémunérés et que les prestations sociales étaient plus avantageuses et plus faciles d’accès. À l’époque, il était plus facile d’être en situation irrégulière au Royaume-Uni car il n’y avait pas de système de cartes d’identité. En France, un policier pouvait arrêter une personne quelconque au hasard dans la rue et lui demander sa carte d’identité. En Angleterre, cela n’était pas possible, bien qu’aujourd’hui les choses soient malheureusement en train de changer.
 
Qu’en est-il des femmes à Sangatte ? On en voit très peu au fond.


LW : Il y avait très peu de femmes lorsque j’y étais en 2002. La situation à Sangatte était devenue si difficile que beaucoup d’hommes avaient décidé de laisser leurs femmes et enfants plus loin en arrière, par exemple à Rome ou en Grèce, et continuaient seuls jusqu’à Sangatte. Ils avaient en tête de trouver un moyen de faire venir leur famille une fois qu’ils étaient installés en Angleterre. Plusieurs familles ont dû se séparer en chemin. J’ai rencontré dans les parcs de Rome de nombreux enfants et femmes qui avaient été séparés de leurs hommes lorsque les passeurs les avaient placés dans des bateaux ou des camions différents. Mais aussi je filmais dans les champs et les femmes n’empruntaient pas ce chemin, les passeurs les faisaient passer cachées dans des camions. Les champs étaient les seuls endroits de Sangatte hors du contrôle des passeurs et les traverser pour tenter de s’agripper aux trains était la manière la plus dangereuse de traverser la frontière. Seuls les réfugiés les plus pauvres, qui ne pouvaient pas réunir l’argent demandé par les passeurs, comme un grand nombre d’Afghans, fuyant la guerre et n’ayant personne pour leur envoyer de l’argent, empruntaient ce chemin.

Et la population de Sangatte, se composait-elle essentiellement de gens racistes ou plutôt désintéressés ?


LW : Il y avait un groupe de personnes, non pas de Sangatte mais des environs de Calais, qui tentait de venir en aide aux réfugiés. Ils ont joué un rôle très important après la fermeture du camp en décembre 2002 car des centaines de réfugiés continuaient d’affluer. Ils dormaient à l’extérieur et la situation devenait très difficile et violente. Ce groupe aidait les réfugiés, apportant chaque nuit de la nourriture aux bunkers où ils se cachaient de la police, leur permettant parfois de prendre des douches ou leur offrant des soins médicaux ou un abri dans une église. Mais ces gens subissaient une forte pression. Le gouvernement avait passé une loi en vertu de laquelle il était illégal d’aider les sans-papiers. Leurs téléphones étaient sur écoute et deux personnes du groupe ont été arrêtées et accusées d’être passeurs. Finalement, elles ont obtenu l’acquittement. Mais la situation reste la même et les brutalités policières continuent à l’heure actuelle.

Parlons un peu de votre film précédent, CARGO, qui est aussi le récit d’un voyage. Quel est le lien entre les deux films ?

LW : Le Festival du Film de Rotterdam m’a commandé CARGO dans le cadre d’un projet nomme « On the Waterfront » [Sur les Quais] pour leur trentième anniversaire. Ce projet  impliquait la participation de neuf autres réalisateurs. Ils ont demandé à chacun de filmer un journal vidéo dans le port de notre choix. J’ai décidé de voyager sur un bateau cargo en partance pour le Moyen-Orient, avec des marins Roumains et Philippins. Les marins que j’ai filmés vivaient dans une sorte de limbes, transportant des marchandises européennes tout en se voyant interdire de mettre pied à terre. En réalisant ce film, je me suis intéressée à l’idée d’une arrière-cour de l’Europe, à cette double vie subsistant sur ses frontières. À l’instar des réfugiés de Sangatte, les marins de CARGO se mouvaient à travers le paysage tels des fantômes.

(Traduit de l’Anglais)

“The Two Speeds Frontera’” Interview by Filippo Del Lucchese, JGCinema.org, Cinema e Globalizzazione, www.jgcinema.org, Italy, February 2005 www.jgcinema.org