Plasticités des violences politiques au début du XXIe siècle (extract)

... Le film de Schlomoff se prolonge dans deux oeuvres : Border (2004) de Laura Waddington et Saïa (2000) de Florent Marcie, qui exploitent les propriétés des petites caméras mini-DV apparues à la suite de l’introduction de la norme DV (Digital Video) en 1995 (4). Munies d’une technologie électronique très poussée, celles-ci descendaient, pour les plus performantes, à la demi-seconde. Par ailleurs, la faible vitesse d’obturation permettait techniquement de gagner de la luminosité. Or, ces caméscopes jouissaient d’une très grande sensibilité puisqu’ils étaient capables de produire des images avec seulement un lux, voire pour certains, moitié moins. Aussi permettaient-ils des conditions de tournage qui étaient impossibles à envisager auparavant avec l’analogique (argentique ou vidéo), à condition d’être employés au-delà du confort de manipulation envisagé par l’industrie qui les avait conçus (5). Le principe de l’obturation électronique est particulier puisque les cellules du capteur restent soumises à la section lumineuse de manière continue : il convient donc de réduire électroniquement le temps d’exposition de la section du champ lumineux, autrement dit, de déterminer une période utile et une période d’obturation. La période utile correspond à la durée pendant laquelle les charges emmagasinées sont transférées vers les registres de stockage ; la période d’obturation génère également des charges, mais elles sont éliminées. Ainsi, l’obturation électronique ne correspondelle pas à l’éclipse de l’obturation mécanique mais à une ellipse.

Border est le résultat de près d’un an d’investigation que la jeune cinéaste britannique de quarante-cinq ans a mené sur la vie des hommes et des femmes du camp de Sangatte. Le travail de la cinéaste lie les trois principales préoccupations suivantes :

• éprouver les dernières technologies audiovisuelles industrielles pour remettre en cause son propre regard. Ainsi l’expérimentation radicale de la mini-dv doit-elle être vue dans le prolongement de son travail depuis le début des années 90 : caméraespion cousue sur sa veste et, par conséquent, mue par son corps dans Zone (1995) pendant une croisière du Queen Elisabeth 2, les quinze films en Hi8 qu’elle a demandés par internet à des connaissances à travers le monde pour concevoir The Lost Days (1999) (6), ou encore les images de violences policières téléchargées pour Still (2009). La technologie peut alors entrer en résonnance avec ses deux autres préoccupations.

• La résilience et la désobéissance systématique face aux entraves mises en place parles politiques antimigratoires et au démantèlement du droit d’asile.

• L’attention soutenue “à ceux que la société ne veut ou n’ose pas voir ; les gens attendant dans les limbes et aux frontières, parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans l’histoire politique dominante ou nos besoins économiques” (7).

Waddington, grande itinérante familière des migrations, ayant notamment retracé les routes empruntées par les exilés depuis le Moyen-Orient, s’est retrouvée au camp de la Croix-Rouge dès l’automne 2001, peu après l’attaque contre le World Trade Center et les bombardements perpétrés en représailles en Afghanistan par les États-Unis avec la contribution de l’Europe, dont l’Angleterre et la France. Elle est venue filmer pendant les nuits de mars à août 2002, puis à nouveau en décembre 2002 lors de la fermeture du camp décidée par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy en concertation avec son homologue britannique David Blunkett. Elle a vécu et documenté, comme personne d’autre n’avait jamais osé le faire auparavant, les tentatives des exilés de s’immiscer depuis les champs dans les camions et trains pour passer de l’autre côté du tunnel sous la Manche. Cela représentait près de 250 heures de rushes.

Extrait Border (3’)

La vibration éruptive à laquelle elle aboutit n’est en aucun cas accidentelle. Suivant dans l’obscurité les personnes tapies dans les hautes herbes autour du camp, la très faible luminosité l’a amené à recourir à la plus petite ouverture relative possible et une faible vitesse d’obturation permettant un échantillonnage de la moindre variation de la section du champ lumineux dans l’objectif. Cette technique a trois conséquences : elle ne pouvait se rendre compte de ce qu’elle filmait sur le petit écran de sa caméra ; elle poussait la sensibilité des capteurs dans leurs retranchements, les obligeant à traduire les faibles magnitudes de lumière en de longues séquences hachées de bruissement de pixels ; ses mouvements, tremblements, dus à la tension permanente de devoir se mouvoir vite et furtivement, transformait les quelques réflexions lumineuses sur les corps en traînes palpitant entre chaque nouvelle recomposition de leur trajectoire. Plus intéressant encore : les seules sources de fortes lumières ponctuelles venaient soit des véhicules passant sur la route, des faisceaux des torches des policiers ou des hélicoptères traquant depuis les airs les exilés comme des criminels ; halos, faisceaux, éblouissements sont amplifiés par la technique de Waddington et transformés en sources potentielles de dangers et destructions. D’ailleurs, les policiers les aveuglaient souvent avec leurs torches si puissantes que le matériel de Waddington en a gardé des traces : quelques cellules du CCD de sa mini-DV ont été endommagées (8). Ainsi, l’extrême violence physique et psychologique infligée en permanence aux exilés et que la cinéaste nous relate dans son texte bouleversant en voice over mais ne nous montre jamais, fait irruption grâce à cette faible vitesse d’obturation. Ces hommes, femmes, enfants, acculés à une frontière, humiliés, pourchassés, martyrisés à Sangatte, mutilés ou tués par les accidents pendant les dangereuses traversées du tunnel, sont figurés, grâce à cette vibration éruptive, à la hauteur des crimes subis et qu’ils tairont à jamais (9). Simultanément, les formes convulsives, incomplètes et distendues qu’ils sont devenus ne se rompent pas : malgré toute la puissance de l’arsenal juridique, politique, sécuritaire et répressif, leurs corps gardent leur cohésion, démontrant la force irrépressible qui les pousse et qui laisse la cinéaste admirative. Elle élève ces gens qu’elle a intimement connus en figures de résistance héroïque et les magnifie, comme ce garçon dansant avec une couverture, tel un feu pétillant refusant de s’éteindre, même si, ainsi que l’écrit Waddington, « l’histoire souffle, comme les vents, en cercles » (10).

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4 Ce format, annoncé dès 1993 par Matsushita, Philips, Sony et Thomson et une cinquantaine d’autres sociétés, était le premier format d’enregistrement numérique destiné au grand public, avec un taux de compression faible de facteur

5:1 et des cassettes magnétiques très compactes à la densité d’enregistrement la plus élevée jamais obtenue à cette date. Se reporter à Philippe Bellaïche, Les secrets de l’image vidéo, op. cit., pp.452-459. Le tout premier caméscope mini-DV fût le SONY DCR-VX 1000 en 1995. L’essor des mini-DV dans le grand public et chez les artistes date de 1996.

5 Mentionnons deux autres films majeurs des années 2000 réalisés de nuit en mini-DV et en faible vitesse d’obturation: Flammes nues (2003) de Jean-Paul Noguès, Ruins of Love (2005) d’Ange Leccia. Dans le versant du cinéma d’art et d’essai : In This World, de Michael Winterbottom (2003).

6 Laura Waddington, « La voix petite, fragile, inachevée », in Nicole Brenez, Bidhan Jacobs (dir.), Le cinéma critique, op. cit. p. 81

7 Laura Waddington, entretien avec l’auteur.

8 Waddington a dû dupliquer au montage les pixels voisins à ceux qui étaient absents. Elle a, par ailleurs, utilisé ces plans de violente surexposition dans son film Still.

9 Le film se clôt sur le constat qu’elle fait à la lecture d’une lettre d’un exilé qu’elle a reçue des mois après le tournage:« You cannot tell them you were in Sangatte ».

10 Laura Waddington, entretien avec l’auteur.

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Extract from the conference paper: "Plasticités des violences politiques au début du XXIe siècle" by Bidhan Jacobs, in the conference « Un Art documentaire : enjeux esthétiques, politiques et éthiques » Paris 2015 (upcoming publication in the symposium's proceedings, 2016)