Caméras Libres

Par Philippe Azoury

Le 57e Festival de Locarno est marqué par quatre films hors normes, dont le choc "BORDER", qui ringardisent une compétition ronronnante, pour l'heure sauvée par un racé “Andre Valente”.

Que peut une heure et demie d'une formule usée jusqu'à la corde devant une bouffée d'oxygène de vingt-cinq minutes ? Rien, et c'est la première nouvelle, ni bonne ni mauvaise, que l'on ramènera de Locarno. Cette 57e édition du quatrième grand festival de cinéma (après Cannes, Venise et Berlin) devrait rester pour cela : la fracture entre, d'un côté, un cinéma moyen fabriqué selon le ronron de la production, parlant un espéranto insipide, montrant une image ripolinée, où rien ne doit déranger un humanisme de bon aloi ; et, de l'autre bord, quelques objets faisant de la caméra un usage subjectif et hors norme, cette fracture est désormais grande ouverte.

Enigme. Il ne faudrait pas pour autant enterrer trop vite le «vieux» cinéma. Car il y a en compétition à Locarno un film qui fait exception : André Valente, de la jeune cinéaste portugaise Catarina Ruivo, nouvelle personnalité émergente. André Valente n'est encore qu'une première oeuvre, mais le film fait montre d'une assurance racée. André Valente a 8 ans, il vit seul avec sa mère depuis que son père s'est tiré, et jette son désir de figure paternelle sur un voisin russe. Montant les scènes selon un art très sec, la cinéaste repousse le larmoyant. Chaque séquence est brute et donne l'impression que le film pourrait très bien finir sans nous. Sa puissance est toute dans l'hostilité, dans l'énigme : rien ne correspond aux canons habituels de la scénarisation.

C'est tout pour le cinéma dit «officiel». Le reste tenant du naufrage : avec Dastaneh natanam, l'Iranien Hassan Yektapanah, réalisateur du remarqué Djomeh, est tombé dans l'académisme ; Lætitia Masson s'est perdue dans la mise en abyme en voulant adapter Pourquoi (pas) le Brésil de Christine Angot, et Ordo de Laurence Ferreira Barbosa, s'échoue sur une erreur de casting (Roschdy Zem est bien, tout le contraire de sa partenaire Marie-Josée Croze).

De l'autre côté de la rive, en revanche, c'est bal tous les soirs, grâce à quatre films hors cadre qui renouvellent une idée du cinéma. Paradoxalement, le cinéma n'est plus du tout situé au centre de ces «films». Il doit partager la place avec les arts plastiques, la danse, l'architecture, l'Internet... Pour Pascal Rambert, par exemple, la caméra est un outil neuf qui lui permet d'apercevoir différemment les corps qu'il met en scène depuis quinze ans au théâtre. Du coup, dans Quand nous étions punks (Cinéastes du présent), on croise des choses que nous ne voyons plus ailleurs : le bleu du ciel le matin sur un aéroport, le blanc des yeux de celui qui va y rejoindre son amoureuse, l'ossature de nacre de leurs deux silhouettes quand, arrivés au Novotel, ils font l'amour par terre. Ah, l'amour par terre !

Pour Anri Sala, l'artiste prodige albanais, comme pour Knut Asdam, prometteur vidéaste norvégien, la caméra est un oeil sur un plan. Celui de nos villes, dans lesquelles nos corps trop petits plient sous le poids de l'architecture, où il faut une crise pour que se libère la parole (Filter City d'Asdam, tourné à Oslo, présenté à Cinéastes du présent). Des villes qui puent la misère et la guerre, comme Tirana telle qu'Anri Sara la dévisage, effrayante, cabossée, galeuse et pourtant toute colorée (Dammi i colori, en sélection In progress). Il a cette énergie qu'on dit du désespoir.

Bus, stop, cargo. Mais le choc du festival, c'est le cinéma de Laura Waddington. 34 ans, anglaise, elle a vécu illégalement à New York puis passé quelques années à voyager en compagnie des exilés du monde, dans les endroits les plus risqués. Ayant la phobie des avions, elle a fait ces trajets en bus, en stop, en cargo. Mais à part des avions, Laura Waddington n'a peur de rien, et sa caméra numérique porte tout son courage autant que sa conscience. En bandoulière. Border (compétition vidéo) est la trace de ces mois où elle resta à Sangatte, dans les bois, chaque nuit, en planque avec les réfugiés irakiens et afghans. Captées clandestinement, l'obturateur grand ouvert, presque au ralenti, ces images livrent une expérience esthétique de la peur, de la traque, comme tombées d'un cauchemar peuplé de figures floues. Border enchaîne les bois de Sangatte à cette part d'imaginaire terrorisée tapie profondément en chacun de nous.

Quatre films, 80 minutes de projection au terme desquelles on ne sait plus ce qu'est le cinéma, du moins la frontière entre le cinéma et le reste. On sait juste un truc de plus sur ce qu'est l'art : une prédisposition ultrasensible à vibrer avec la faillite du monde.

Philippe Azoury, “Caméras Libres”, Libération, Paris, August 11, 2004